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Sonny’s Blues de James Baldwin : jazz et les revendications spirituelles

La nouvelle Sonny’s Blues est publiée en 1957 aux États-Unis dans le contexte d’hostilité raciale ségrégationniste. La compartimentation socio-raciale se manifeste dans les lieux publics tels que les écoles, les parcs, les restaurants et les autres lieux de loisir. Si cette société génère des inégalités et des injustices, le mouvement des droits civiques s’amorce dès 1954 avec des figures emblématiques telles que Rosa Parks et Martin Luther King.

Dans Sonny’s Blues, Baldwin déploie sa plume littéraire pour décrire le conflit de Sonny avec les normes sociales qui cadrent rigidement son existence et son parcours identitaire. Ne souhaitant pas être moulé selon ces paramètres d’inégalité, le personnage est en proie à des sentiments de frustration, de colère et de révolte face à cette société ainsi prédéfinie. Voulant extérioriser sa rage et son dégoût, le personnage se diluera dans un cercle vicieux de drogue et de violence. Mais heureusement, le lecteur sera rassuré de découvrir que Sonny pourra également s’exprimer sainement par la médiation de la musique ! En effet, Sonny est un talentueux musicien de jazz, c’est plus précisément un pianiste qui déploie la palette des couleurs de sa sensibilité à travers l’expression et la création artistique ! Le jazz est une forme artistique et musicale qui recèle des richesses pour articuler un cri de revendication identitaire et spirituelle. Jouer du jazz n’est pas simplement un plaisir mais c’est une nécessité, un besoin pour le peuple noir américain. Par le jazz, les musiciens transfigurent le silence de l’oppression en art. Cette forme musicale et spirituelle est à la fois symbolique et étincelante car elle accouche de la voix du peuple. D’ailleurs, cette idée d’éclosion et de floraison de la voix est suggérée par le penseur martiniquais Édouard Glissant dans son œuvre Poétique de la Relation. Glissant parle d’un :

« (…) énorme silence d’où la musique, incontournable, d’abord chuchotée, enfin éclate en ce long cri. Ces musiques nées du silence, négro spirituals, continuées dans les bourgs et les villes grandissantes, jazz, biguines et calypsos, (…) rassemblent en une parole diversifiée celle qui était crûment directe, douloureusement ravalée, patiemment différée. »

Dans cette nouvelle, Baldwin déploie toute la beauté et la sensibilité qui colorent sa plume afin de traduire la libération individuelle et collective des musiciens. Sonny et ses amis musiciens créent un espace, un cocon de partage et solidarité à travers lequel ils communiquent leurs émotions. Cet espace d’intimité musicale leur permet de dialoguer entre eux et de raconter le récit de leur condition existentielle.

“(…) the tale of music is the only light we have in the darkness. Sonny’s fingers filled the air with life, his life. But that life contains so many others. Freedom lurked around us and I understood, at least, that he would never be free until we did.”

Les descriptions de Baldwin sont investies d’une luminosité qui suggère que les musiciens cultivent une rosée de l’espoir grâce à leur création musicale collective. Sonny imprègne l’air de sa sensibilité et de sa spiritualité qu’il répand dans l’âme de ses amis musiciens et du public. Une fois de plus, l’écrivain parvient à immerger le lecteur au cœur de la communion spirituelle qui se réalise entre les musiciens :

“He [Creole] was creating a dialogue with Sonny. He wanted Sonny to leave the shoreline and strike out for the deep water.  He was Sonny’s witness that deep water and drowning were not the same thing-he had been there, and he knew. And he wanted Sonny to know. He was waiting for Sonny to do the things on the keys which would let Creole know that Sonny was in the water (Baldwin, 120).”

En jouant du jazz, les musiciens voyagent, ils s’évadent et se ressourcent au cœur du fleuve de Guinée qui correspond à leur lieu d’ancrage culturel. Les notes pianistiques et musicales les transportent dans les eaux fluviales de leurs origines. Ils embrassent profondément les racines de la culture africaine pour rendre hommage à leurs ancêtres. Auprès de ce fleuve, ils s’abreuvent également de leur héritage ancestral pour forger une nouvelle force de résilience et de combativité qui leur permettra d’affronter l’adversité de leur présent.

|  Par Aurélie Boutant  |

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