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Entrevue : Olivia Saïzonou

Elle n’a que 24 ans, mais a une ambition sans limite. D’une énergie incroyable, Olivia SAÏZONOU n’a pas peur de foncer! Née à Montréal, d’une mère guadeloupéenne et sénégalaise et d’un père béninois, Olivia est un mannequin qui est très présente dans l’industrie québécoise de la mode.

Texte : Maude Lafleur / Photographe : KanoKano / Syliste : Sabrina Ariel Denis
Maquilleuse : Elyssa Cantave / Coiffure : Suzie Bélizaire (Bo-t)

Peux-tu me parler de ton parcours ?

Du plus loin que je peux me rappeler, j’ai toujours voulu être mannequin ! J’ai même des photos de moi aux Cours Mont-Royal, du Centre-ville de Montréal, à deux ans, qui essayait de défiler comme un mannequin professionnel. Donc, ça remonte à loin ! Mais ce n’est vraiment pas arrivé du jour au lendemain. Pour y arriver j’ai fait quelques projets en freelance comme des défilés à l’école, des séances photos avec des créatifs, etc. Mon but était de me faire voir et d’acquérir de l’expérience. Comme dirait ma mère : vaut mieux que tu te prépares pour une opportunité qui n’est pas encore là. Et lorsqu’elle sera vraiment là, tu seras prête ! Et c’est ce que j’ai fait. J’ai été refusée par tellement d’agences avant d’avoir un oui. Ce n’est que quelques années plus tard, lors d’un défilé pour le Collège LaSalle que j’ai été repérée par une agente, Marie-Josée Trempe de chez Specs Model, l’agence avec qui je travaille toujours. J’ai même eu la chance incroyable d’être placée trois mois en Afrique du Sud par mon agence. Cela m’a permis de collaborer avec différents artistes et de faire mon premier nom commercial. C’est intéressant d’essayer différents aspects du métier.

Tu m’as parlé de ta mère, quel a été son apport dans ton choix de carrière?

She is my rock, my biggest critic and my biggest cheerleader. Elle m’a toujours encouragée et accompagnée chez toutes les agences qui m’ont refusée. Ma mère m’a appris comment être professionnelle et ce, pas seulement dans ma carrière de mannequin mais même en tant que serveuse. Elle m’a fait comprendre qu’en tant que femme noire, je devrai toujours travailler plus fort que les autres. Rechercher l’excellence dans tout ce que l’on fait, peu importe le choix de carrière, est une de ses devises. D’ailleurs, c’est une artiste, elle est auteure-compositrice-interprète (Senaya), j’ai beaucoup appris sur sa manière de travailler. Je pense aussi qu’il est important de choisir une voie que l’on aime et exceller dans cette branche. Les gens disent Practice makes perfect, moi je dis, fun makes perfect. If am not having fun, I’m not gonna be good at it. 

Peux-tu dire qu’avoir un bon support system est important dans ce milieu?

Oui, tout à fait! Mes amies, que je considère comme ma famille, ma mère, ainsi que mon agente sont mes piliers. Je pense réellement que c’est important d’avoir des personnes qui te supportent dans ton entourage, car les gens ne sont pas gentils dans cette industrie. Je suis certaine que je ne serais pas arrivée là où je suis, si ce n’était pas de ces personnes. On ne fait pas les choses seul. It takes a village, comme dit l’expression !

Pourquoi le métier de mannequin ?

Quand j’étais jeune c’était uniquement parce que j’aimais être devant la caméra. Avec le temps, mes raisons ont évolué. Je pense que représenter les petites filles noires aux  cheveux naturels, c’est vraiment important pour moi !  J’ai eu la chance, étant plus jeune, de recevoir de ma mère des livres avec des personnages ou des petites filles noir(e)s. Il n’y en a pas beaucoup de nos jours. Donc, imaginez en 1998 ! Je dois dire également, que la discrimination des textures au niveau des cheveux, est l’une des raisons pourquoi je fais ce métier. Il faut que ça cesse !  Est-ce qu’on peut montrer autre chose que des femmes noires avec des cheveux 3b-3c ?  Où sont celles avec leurs beaux cheveux 4C?

Comment réagis-tu à la négativité dans ton métier ?

Le non ne me fait pas mal et ne me dérange pas ! Cela ne me fait ni chaud ni froid. En fait, je suis beaucoup plus affectée par les gens que j’aime et mon entourage. Par contre, je dois avouer avoir une petite tendance à vouloir me comparer. C’est très subtil et vicieux. Cela m’arrive par moment, mais je sais que cela ne sert à rien. Il faut arriver à se dire qu’il y a de la place pour tout le monde. Si je devais avoir ce casting, je l’aurais eu. L’industrie est dure, mais franchement au Québec c’est beaucoup mieux que dans beaucoup d’autres endroits. Les québécois sont plus humains dans leur approche qu’ailleurs, si je peux le dire comme ça. Par contre, l’industrie québécoise est très petite. Ce sont toujours les mêmes personnes que l’on voit. Et puis, il y a le problème de sous-représentation des femmes noires dans les médias. Il y a beaucoup de travail à faire. Bien que cela commence à changer. Avec le mouvement Black Lives Matter, je ne voudrais pas que les agences encouragent la diversité juste parce qu’elles doivent le faire ou parce qu’elles se sentent mal. Il faut que ce soit vrai et intentionné.

Qui est Olivia lorsqu’elle n’est pas sur les runaways

Je suis serveuse au restaurant Agrikol depuis quelques mois. J’aime vraiment ça. J’adore le contact avec les gens ! C’est un restaurant haïtien-caribéen qui me ramène à mes origines guadeloupéennes. J’ai étudié la psychologie. Pendant un certain temps je pensais vouloir être psychologue, j’ai réalisé que je n’aime pas vraiment la psychologie, mais plutôt la sociologie. J’ai donc fait une mineure dans cette branche. Par la suite, j’ai commencé des études en relations publiques que je n’ai pas terminées, car je travaillais déjà dans l’agence de mannequin Specs Models comme assistante-booking et mannequin.

Qui sont tes inspirations ?

Mon amie Shadley m’inspire beaucoup. Elle est très engagée dans la communauté. Notamment, en travaillant avec le collectif Hoodstock. Et puis, bien entendu il y a quelques mannequins qui m’inspirent, dont Shimani, une indo caribéenne. Elle est un peu ce que je souhaiterais devenir. Elle écrit dans des blogues et anime un podcast en plus de sa carrière de mannequin. C’est vraiment inspirant, car elle se penche et dénonce tout ce qui a trait au colorisme et au racisme dans l’industrie de la mode, mais dans la société en général. Il y a aussi Patricia Hills Colins, l’auteure de La pensée féministe noire.

Cependant, je ne suis pas facilement inspirée par les personnes que je ne connais pas ou par les personnalités publiques. C’est vrai, car tous ces gens que l’on admire et que l’on ne connaît pas, ne sont peut-être pas des bonnes personnes… Par contre, les personnes de mon entourage, comme des femmes entrepreneures autour de moi, je les connais. Je vois comment elles travaillent. They work really hard et ça c’est vraiment inspirant ! 

Et tes aspirations ?

Humm. J’y pense depuis longtemps, j’aimerais ne plus être impliquée que de manière symbolique, mais de manière concrète. C’est-à-dire utiliser ma plateforme Instagram pour poser des actions et provoquer des changements.  J’aimerais travailler avec des personnes qui elles aussi veulent être acteurs de changement dans la société. Que ce soit par l’écriture ou par la vidéo.

Quels sont les prérequis pour le métier de mannequin et un conseil pour celles qui rêvent d’y faire carrière 

Dépendamment du pays, le marché est différent et certains prérequis ne sont pas pareils. Par exemple, ce n’est pas la même la chose en Afrique du Sud qu’au Québec. Bien entendu, au niveau de la taille, les prérequis physiques évoluent beaucoup et je trouve cela vraiment génial. Comme conseil, je dirais à toutes celles qui veulent se lancer dans ce choix de carrière, d’être certaines des raisons qui les poussent à vouloir faire du mannequinat. C’est que si tu cherches à te faire valider, ce n’est pas la place. Personne ne va te valider dans cette industrie. Bien au contraire ! La validation vient de l’intérieur vers l’extérieur.Ou encore, si c’est parce que cette aspirante mannequin aime le glamour du métier et tout ce qui est affiché sur les réseaux sociaux, bien d’autres éléments de la réalité des mannequins ne sont pas montrés… Le Behind the scenes n’est pas toujours glam. C’est une industrie difficile et si tu ne fais pas attention et que tu n’as pas de bonnes personnes qui te supportent autour de toi, tu peux réellement te faire démolir.

Également, c’est important de ne pas se comparer avec les autres dans les castings, dans les réseaux sociaux. D’ailleurs, pour moi être mannequin ce n’est pas être un cintre pour montrer des vêtements. C’est plutôt de mettre en valeur ma personnalité. C’est l’occasion de montrer ce qui me rend unique! Si c’est vraiment ce que tu veux faire, ne perds jamais de vue ton objectif. Finalement, je pense aussi que l’on n’est pas obligé de se concentrer uniquement sur une seule vocation, mais on peut explorer. J’ai d’ailleurs déjà pensé qu’étant mannequin, je ne pourrai faire que ça. Pourtant, j’ai beaucoup d’autres intérêts. J’aime le mannequinat, mais aussi faire le jeu devant la caméra, l’événementiel, écrire, peindre, faire de la direction artistique, etc. I can be all of that ! L’être humain est multidisciplinaire et on n’est pas obligé de s’enfermer dans une boîte.

À quoi ressemble une journée type lors d’une séance photo ou un défilé?

Le mannequin arrive quelques heures d’avance pour la coiffure et le maquillage ensuite le photographe teste la lumière. Si c’est une séance où il fallait essayer des vêtements, tu fais ton essayage quelques jours ou quelques semaines avant. Si c’est un défilé, il y a des répétitions. Dans le mannequinat, il y a beaucoup d’attente : on t’appelle à 9h le matin pour un défilé, mais tu défiles qu’à 21h. C’est Hurry up and wait ! Il faut être vraiment patient.

Ta plus grande fierté dans ta carrière de mannequin ?

Honnêtement, je dirais que ma plus grande fierté est de ne pas avoir abandonné. Avec toutes les critiques reçues, franchement il y a des moments où j’ai eu le goût de pleurer. Pourtant, je ne suis pas blasée. Je suis toujours excitée par chacun de mes projets. J’adore vraiment ce métier !

Quels sont tes projets futurs ?

Après la situation de pandémie COVID-19, j’aimerais bien être placée internationalement.  Sinon, je suis vraiment excitée et reconnaissante de l’opportunité de cette entrevue pour le magazine Souche. La séance photo s’est déroulée avec une équipe complète de femmes noires, toutes extrêmement talentueuses et professionnelles. C’était génial!  J’ai déjà travaillé avec une équipe composée de femmes uniquement. Mais travailler avec une équipe de femmes noires, jamais!  Je suis ravie que Souche m’ait donnée une entrevue de fond. Grâce à cette entrevue, je peux faire passer mon message. Dans le but de poser des actions concrètes dans la société, je travaillerai avec des jeunes en collaboration avec un organisme à Côtes-des-neiges. Finalement, je lancerai très bientôt un projet vidéo sur ma plateforme Instagram qui s’intitulera Melanin Mondays.  C’est un projet que j’avais déjà amorcé et par la suite arrêté, que j’ai décidé de reprendre. J’évoquerai des sujets inédits avec des invités. J’ai vraiment hâte!